Retour sur ma conférence à Geekopolis

Bonjour à tous, hier, j’ai donné une conférence dans le cadre du festival Geekopolis (festival que je recommande bien volontiers pour la qualité des interventions données et les découvertes proposées par différents exposants).

Ma conférence s’intitulait : Introduction à l’étude de la culture otaku.

Donc pour ceux qui sont intéressés ou simplement curieux à propos de ce sujet, je vous propose un texte qui reprend en substance le contenu de la prestation orale (je vous ai glissé quelques slides tirées de mon ppt). J’ai ajouté quelques photos prises du festival pour  satisfaire d’autres curieux!

INTRODUCTION À L’ÉTUDE DE LA CULTURE OTAKU

Cette conférence sera découpée en trois parties distinctes. La première expliquera les origines du mot et les premières définitions associées au terme japonais otaku, la deuxième partie reviendra sur les concepts souvent associés à l’otakisme : l’ijime et l’hikkiomorisme, la dernière partie recontextualisera le concept même de l’otakisme dans la société japonaise pour parler de son devenir. Cette introduction à l’étude de la culture otaku dans la société japonaise a pour but d’aborder avec vous la complexité d’une culture très riche.

Origines du mot

Le système d’écriture japonais est composé de deux alphabets syllabiques : hiragana et katakana. Les mots transcrits en hiragana sont d’origine japonaise, tandis que ceux transcrits en katakana sont une transcription japonaise d’un mot étranger (il existe cependant des exceptions – l’alphabet katakana se distinguant par sa forme plus schématique peut servir à faire ressortir un mot dans un texte – ce procédé est très utilisé dans la pub). Les deux alphabets comportent 42 caractères syllabiques différents déclinables (permettant l’élargissement de la palette phonique, en rajoutant par exemple une apostrophe ou un rond en haut à droite du caractère) – 5 caractères exprimant les voyelles (a, i, u, e, o) et un caractère exprimant la seule consonne ‘n’. A ces deux alphabets syllabiques, s’ajoutent les kanji. Les kanji sont des caractères chinois – un seul kanji peut pouvoir dire plusieurs mots et peut se prononcer différemment, il faut contextualiser le kanji dans la phrase pour déterminer la bonne transcription. L’association de plusieurs kanji transforme le sens du mot. Il existe en langue japonaise un peu plus de 2 000 kanji officiels.

hiragana_katakana

Otaku ( お宅) est un mot japonais, à l’origine il désigne le pronom personnel de la deuxième
personne sous sa forme polie(1) comprenant le caractère honorifique hiragana お – se prononçant ‘o’, suivit du kanji 宅 – se prononçant ici ‘taku’. La forme honorifique exprimée par l’hiragana お (o) est visible dans d’autres mots japonais comme okāsan (母さん) désignant la mère, otōsan (父さん) désignant le père… cette forme honorifique se retrouve dans beaucoup d’autres mots japonais intrinsèquement liés au foyer comme l’ustensile ohashi (箸), le kanji 箸 (hashi) désignant les baguettes japonaises ou osake (酒) , le kanji 酒 (sake) désigne l’alcool de riz japonais et de manière globale toutes boissons alcooliques. Dans le mot otaku, le kanji 宅 (taku) signifie une appartenance à un cercle comme par exemple celui de la cellule familiale, d’ailleurs, 宅 (taku) peut être traduit par le mot ‘maison’ dans le sens donné à la domiciliation. Après la Seconde Guerre Mondiale, plus précisément durant la reconstruction du pays pendant les années 60, otaku a pris pour sens premier celui du cercle familial dans sa nouvelle forme réduite : les parents et leur(s) enfant(s)(2). Le mot otaku est utilisé, alors, pour désigner un membre du groupe qui réside sous le même toit, pas une personne en particulier. L‘otaku est un membre de la cellule. Au travers de cette appartenance à un groupe solidaire, l’importance du communautarisme transparaît dès l’étymologie du terme otaku.

Le néologisme otakuzoku (お宅族) a été choisi, en 1983, par NAKAMORI Akio, dans son article otaku no kenkyu (おたくの研究) , littéralement ‘Étude de l’otaku, pour qualifier un sous groupe culturel marginal. Le kanji 族 (zoku) associé au mot otaku reprend l’idée du groupe communautaire, puisqu’il peut être traduit littéralement par ‘clan’ ou ‘tribu’. Associé au mot otaku, le kanji 族 (zoku) accentue l’idée du communautarisme. Ce suffixe est, d’ailleurs, fréquemment utilisé lors de la création terminologique d’un groupe communautaire minoritaire comme les bōsōzoku (暴走), désignant les gangs de motards ou les barazoku (薔薇) désignant la communauté gay masculine nippone. Le kanji 族 (zoku) peut être perçu comme une revendication d’appartenance à une communauté bien précise. Cette classification rigoureuse tend à se rapprocher du système de caste mis en place à l’époque de l’ère Edo, rappelant ainsi qu’il est important dans la société japonaise de savoir comment se positionner dans la communauté dirigeante.

Dans son article, NAKAMORI Akio(3) utilise le néologisme otakuzoku pour nommer un groupe sociétal qui a pour objets de passion : la bande dessinée japonaise (manga), les dessins animés (anime) et les jeux-vidéo (geemu). Le terme otaku a été repris par la suite dans l’affaire criminelle de MIYAZAKI Tsutomu, responsable, entre 1988 et 1989, des viols et des meurtres de quatre fillettes, la police ayant découvert chez lui, en plus de 6000 cassettes vidéo érotiques, une grande collection de manga etchi (érotiques), l’association avec la sous-culture otaku, sembla être, pour les médias, une évidence. Le mot otaku arrive en première page de l’actualité japonaise comme un synonyme de perversité. L’hebdomadaire japonais, Shûkan Yomiuri, daté du 10 septembre 1989, reprenait une phrase d’un écrit de NAKAMORI Akio présentant les otaku comme « des personnes inaptes à une communication humaine normale et ayant tendance à se refermer sur elles-mêmes »(4).

Dès lors la suppression du suffixe 族 (zuko) appuie l’isolement de l’individu, créant un paradoxe autour de la signification du terme otaku dont l’étymologie originale impliquait la présence d’un groupe restreint mais solidaire. Représentant d’une minorité culturelle, l’otaku est une figure de sexe masculin, et désigne un être marginal, qui vit en dehors des règles imposées par la société. De part son éducation l’enfant japonais intègre « qu’il n’est de vie qu’à l’intérieur de son groupe et qu’être seul, indépendant, ‘individu’ est facteur d’angoisse »(5).
Ainsi, enlever l’appartenance à un groupe minoritaire, par le retrait symbolique du caractère 族 (zuko), permet à la société japonaise de punir MIYAZAKI Tsutomu et ses assimilables otaku, en les traitant de manière murahachibu (村八分) qu’on pourrait traduire littéralement par les ‘mettre au ban du village’.
L’expression japonaise murahachibu (村八分) est intéressante à analyser, le kanji 村 (mura) signifie ‘le village’, l’association des caractères 八分 (harachibu) est traduite par ‘80%’, ce qui veut dire que les villageois n’aident pas cette personne dans 80% des cas. Les exceptions comprises dans les 20% restant sont des résultantes à l’intérêt commun : comme par exemple, aider en cas d’incendie, aide nécessaire pour assurer la sécurité du village entier. Cette mise ‘au ban du village’ évoque dans la société japonaise une mise à mort sociale de l’individu. En 1989, l’otaku ainsi ostracisé, ne se verra offrir de l’aide de nul part, et devra contenir sa situation dans la honte de la société japonaise.

lurashibu

Symptômes du postmodernisme(6)

Dénué d’implication ou de revendication politique, l’otakisme ne peut être vu comme l’incarnation de la critique envers la société japonaise, cependant nous pouvons le concevoir
comme un symptôme, associé au développement du postmodernisme japonais. La description de la « jeunesse moratoire », empruntée à Erik Erikson, par le psychanalyste japonais OKONOGI Keigo est, peut-être, un peu plus pertinente à étudier en lien avec la culture otaku, puisque OKONOGI Keigo regroupe dans son ouvrage Moratorium ningen no jidai écrit en 1978, un assez grand pan des futurs digressions sociales nippones. En plus de l’otakisme, OKONOGI Keigo prévoit l’hikikomorisme, au comportement beaucoup plus en marge que l’otaku. On peut s’interroger aussi sur le suicide des ijime, pour y voir peut-être dans cet acte jusqu’au-boutiste, une critique directe faite à cette nouvelle société japonaise. Ces cas sont loin du comportement, comparativement modéré, des otaku, même si certaines accointances peuvent être faites entre les hikikomori, les ijime et les otaku.

Le mot japonais ijime (苛め/虐め) désigne des personnes victimes d’intimidations (苛め)(7) ou de harcèlements (虐め)(8) dans leur quotidien, le plus souvent à l’école ou plus tard dans leur travail. Les agresseurs sont généralement des gens ayant le même statut social que leur victime, donc dans les cas précités : leurs camarades ou leurs collègues. L’ostracisme au Japon étant une source d’angoisse plus grande que celle de se faire torturer moralement et physiquement, l‘ijime préfère accepter son sort de soufre-douleur, plutôt que de sortir du groupe. Dans des cas extrêmes, si l’ijime ne supporte plus les brimades, il lavera son nom de tout opprobre subit grâce au suicide, la seule voie noble qui lui reste accessible(9), vestige du passé lié au respect du giri (義理), littéralement la raison (理 – ri) de la justice (義 – gi).

Le terme otaku est souvent confondu avec la désignation pathologique hikikomori (引き籠り), traduction de l’idée de se mettre en retrait pour échapper à un étouffement. Le verbe hiku (く) signifie ‘reculer’ et le verbe komoru (る) peut se traduire par ‘s’enfermer’ ou ‘se cloîtrer’, les versions conjugués de ces deux verbes forment le mot hikikomori (り). Cette maladie touche des êtres dont la volonté est d’être coupés de toute connexion sociale physique, allant d’une forme de distanciation sociétale, à un isolement physique et communicatif complet avec son entourage. L’hikikomori ne communique avec l’extérieur que via internet, il ne sort pas de son habitat, qui peut être réduit à sa chambre s’il ne vit pas seul. Ses repas sont alors servis par un système de trappe ou déposés devant la porte de son refuge, il attendra qu’il n’y ait plus de risque de contact pour récupérer l’objet déposé.

On peut voir l’hikikomori et l’ijime comme des résultantes de l’influence administrative et politique américaine sur la société japonaise. Lorsque le Japon était sous domination américaine (1945-1952), le gouvernement américain a instauré certains changements comme la réforme du système scolaire. L’ancien système éducatif japonais mettait en avant l’amélioration des compétences individuelles de chaque élève, limitant au maximum la compétitivité entre étudiants : l’élève japonais devait battre ses anciens résultats et non ses camarades. L’étude anthropologique de Ruth Benedict, révèle que lorsque l’étudiant japonais est soumis à un système d’éducation compétitif, comme le modèle américain, cela génère chez l’étudiant nippon une source d’angoisse : car l’élève japonais anticipe une honte pressentie par un éventuel échec. C’est « un dangereux facteur de dépression. L’intéressé perd confiance ; il devient mélancolique ou irritable, ou encore les deux à la fois. Ses efforts sont paralysés.»(10) L’anthropologue notait, aussi, dans cette étude menée entre 1944 et 1946, que le Japon est un pays, contrairement aux États-Unis, où les cas de souffre-douleurs ou bouc-émissaires sont rares, cela trouve son explication dans l’éducation des codes strictes japonais et des obligations qu’ils impliquent. Au travers du giri envers son propre nom(11), l’homme japonais se doit de protéger son honneur, ainsi si quelqu’un salit le nom d’un homme japonais, quelque soit le statut social de l’agresseur, le giri envers son propre nom, doit conduire l’homme humilié à se venger et par cette vengeance laver l’honneur de son nom. Cette vengeance nécessaire peut aussi avoir de lourdes conséquences si elle rentre en conflit avec d’autres devoirs culturels japonais comme le chu (忠), présenté comme les devoirs envers l’empereur, la loi et le Japon. Le suicide permet à l’homme qui a transgressé le chu d’être en accord avec le giri envers son propre nom. L’homme japonais se doit de défendre un giri fait envers son propre nom, de peur de perdre le respect de la communauté et d’être par conséquence ostracisé. Dans ces circonstances, un affront devant systématiquement être lavé sous peine d’exclusion du groupe, les ijime ne peuvent à cette époque légitimement exister. Cependant dans la société postmoderne japonaise de AZUMA Hiroki, ces cas existent et sont des symptômes, comme l’est l’otaku, de cette société. L’influence de la culture américaine post Seconde Guerre Mondiale a bouleversé une partie de l’équilibre culturel japonais. La compétition scolaire, régnant désormais en maître, dans le système éducatif japonais, affichant des classements nationaux visant à comparer les étudiants au travers de leurs résultats, a pour conséquence de pousser certains d’entre-eux en dehors du cercle communautaire des neaka (élus), faisant d’eux des ijime, ou des hikikomori en puissance. Les hikikomori représentent pour la société japonaise, l’expression d’une totale incompréhension, une donnée non-maîtrisée et non-maîtrisable, car se réfugiant dans ce que qualifie Ruth Benedict de redoutable ostracisme.

Du nekura à l’otaku-dō

Il est intéressant de noter qu’avant la création par NAKAMORI Akio du terme otakuzuko, il existait déjà au sein de la langue japonaise le terme nekura (根暗) en opposition au terme neaka (根明). Le kanji commun 根 (ne) traduisible littéralement par ‘racine’, signifie aussi la ‘nature humaine’, 暗 (kura) et 明 (aka) sont des adjectifs associés à cette nature humaine pour la qualifier. Le kanji 暗 (kura) signifie ‘sombre’ tandis que le kanji 明 (aka) signifie ‘clair’ dans le sens ‘gai’– littéralement ces concepts peuvent être traduits par ‘être de mauvaise humeur’ pour nekura (根暗) et ‘être de bonne humeur’ pour neaka (根明). A l’origine, le terme nekura servait à désigner les personnes qui cachaient leur ‘nature humaine sombre’ derrière un semblant de ‘bonne humeur’ extérieure et exprimaient ainsi la complexité de la nature humaine entre ce qu’elle est, 暗 (kura) – sombre et ce qu’elle paraît, 明 (aka) – claire. Le concept nekura a cependant dérivé et est devenu, juste, la traduction du côté sombre de l’individu, devenant alors un terme à connotation très péjorative au Japon. Cette distinction entre nekura et neaka était habituellement utilisée pour distinguer les élèves d’une même classe. Les personnes enjouées débordant d’activités extra-scolaires et jouissant d’une popularité au sein de l’établissement faisaient partie de la classification neaka, tandis que les personnes réservées, aux loisirs non-expensifs (comme la lecture, la fabrication de maquette…) étaient classées dans la catégorie nekura. En ce sens nekura est sémantiquement un ancêtre du terme otaku.

OKADA Toshio a dispensé, de 1994 à 1997, le séminaire Discours sur la culture Otaku à la prestigieuse université de Tokyo (Tokyo daigaku – Todai). Il est co-fondateur de la société de production Gainax et s’autoproclame l’otaking (contraction du terme otaku et du mot anglais king), il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur l’otakisme. Lors d’une interview avec Étienne Barral, OKADA Toshio rappelle cette filiation entre nekura et otaku : « à la fin des années 1970, les jeunes étaient divisés en deux catégories : neaka ou nekura. […] la société a toujours stigmatisé ces jeunes plutôt renfermés sur eux-mêmes qui se passionnent pour des domaines incompréhensibles aux adultes. C’était le premier otaku-bashing, survenu avant même que le mot ne soit inventé pas NAKAMORI Akio en 1983»(12).

A noter que nekura garde, encore à l’heure actuelle, une connotation très négative lorsqu’il qualifie le caractère d’une personne, alors que le terme otaku commence à s’affranchir de l’ombre (暗 – kura) de MIYAZAKI Tsutomu, pour devenir un terme plus générique, à l’image occidentale du terme geek, désignant une personne passionnée par quelque chose. Le contenu n’est plus vraiment aussi spécifique, c’est la passion qui caractérise l‘otaku et non l’objet de cette passion. Dans son introduction Etienne Barral parle de cette démocratisation du terme ayant fait naître de multiples expressions, on parle désormais «des ‘football otaku‘, des ‘otaku du golf’, des ‘otaku de la planche à voile’, des ‘otaku du régime amincissant’, voire des ‘otaku de la santé’ qui ont fait vœux de vivre le plus sainement possible»(13), symptomatique d’un effet de mode le mot s’adapte à toutes les passions des japonais. Cependant, sans préciser la nature des objets archétypaux associés à l’otakisme, OKADA Toshio précise que « le vrai otaku est celui qui est capable d’envisager selon tous les angles possibles l’objet de sa passion. »( 14), l’otakisme relève de l’investissement de l’individu pour sa passion.

Le dépassement de soi pour accomplir au mieux sa passion est un thème omniprésent dans la fiction japonaise compétitive. La compétition peut se passer au niveau sportif, comme avec la série de manga sur le football, Captain Tsubasa, plus connu dans sa version anime en France sous le nom d’Olive et Tom, cette licence met en scène de jeunes-garçons qui veulent devenir les nouvelles stars du football et porter le football japonais au plus haut niveau. Il existe des fictions japonaises sur presque tous les sports mettant systématiquement en exergue le dépassement de soi. Cette idée de tout sacrifier pour son art est aussi présente dans les fictions mettant en scène des jeunes-filles qui veulent devenir une star de la chanson ou du cinéma (idol) comme dans l’anime Creamy Mami (Merveilleuse Creamy).

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Tous ces rêves de gloire se paient par l’investissement sincère et inconditionnel de celui qui aspire à devenir expert dans son domaine, exprimé en japonais par ganbatte (頑張って), qui se traduit par ‘bon courage’, adaptée du verbe ganbaru (頑張る) signifiant ‘persister à faire de son mieux’. A travers sa phrase, OKADA Toshio parle de l’otaku-dō (お宅道), de ‘la voie de l’otaku’ comme règle à respecter.(15)

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En cette évolution de sens, le terme otaku se rapproche de la définition de ce qui devient son pendant occidental, le terme geek. Plus précisément si nous devons mettre en relation les deux notions : l’otaku peut être plus engagé (dō-道) dans sa passion que ne l’est le geek – dont la définition a tendance de plus en plus à s’édulcorer pour devenir une nouvelle norme. Le terme otaku couvre un spectre plus large que le terme geek, en cela, j’ajouterai au pendant occidentalisé d’otaku, le terme nerd. L’otaku s’étend dans son parallélisme occidental du geek au nerd. Rappelons que l’homologue japonais de l’hikikomori est le no life.

En 1993, le magazine américain Wired, inscrit, sur sa première couverture, en katakana, le mot otaku – オタク sous-titré par Digital Sex.

wired11

L’utilisation de l’alphabet katakana peut-être surprenante et expliquée de plusieurs manières, dont la plus évidente serait la non-bonne connaissance de la langue japonaise et de ses usages – l’écriture du mot otaku en kanji (お宅) ou en hiragana (おたく) ne nous aurait pas amené à une interrogation particulière. Ceci dit, la langue japonaise n’est pas aussi stricte et il arrive que des publicitaires utilisent, en dehors de la transcription d’un mot étranger en langue japonaise, l’alphabet plus schématique katakana pour obtenir une meilleure accroche sur un produit. Dans le cas présent, nous pensons plus qu’il s’agit d’une japonisation superficielle du mot, qui devait juste susciter la curiosité dans l’oeil du lecteur, grâce à ces étranges signes non-traduits, en couverture d’un nouveau magazine consacré à l’innovation, auxquels s’ajoutait le sous-titre racoleur Digital Sex… On peut aussi voir, à l’heure actuelle, au travers de l’utilisation de l’écriture katakana,オタク, une transcription pop du mot otaku, désignant directement le geek japonais et non ces précédents emplois dans la langue japonaise. Cette transcription en katakana rappelle le concept du gouvernement japonais, très controversé au sein de la population japonaise du « Cool Japan » (クールジャパン – Kūru Djapan), dont la superficialité est dénoncée par le professeur d’université YOSHIOKA Hiroshi, dans son article : Pourquoi avoir honte du ‘Cool Japan ‘ ?(16)

Nous déciderons, d’ailleurs, de ne pas adopter ce nouveau type d’écriture pour (d)écrire le mot otaku, car il nous semble à ce stade, évidant au vu de la recherche étymologique présentée, que le concept perdrait en profondeur s’il était juste abordé sous sa forme katakana, le cantonnant au cadre superficiel du « cool japan ».

Note :
(1) Etienne Barral extrapole dans son exposé social, Otaku, les enfants du virtuel, « Le terme otaku lui-même, sorte de vouvoiement impersonnel que ces jeunes utilisent entre eux, symbolise cette difficulté de communiquer avec d’autres êtres humain » (p.22) (retour à la note (1))
(2) Avant la Seconde Guerre Mondiale, les différentes générations de la famille étaient réunis sous le même toit. (A comprendre qu’une femme mariée abandonnée sa famille pour se lier exclusivement à sa belle-famille). (retour à la note (2))
(3) Nakamori Akio est l’auteur de l’article « otaku no kenkyu », littéralement Étude de l’otaku. Article publié dans le numéro de Manga Burikko (漫画ブリッコ ) en 1983.. (retour à la note (3))
(4) AZUMA H. Génération otaku, les enfants de la postmodernité, Hachette Littératures collection Hautes tension, Paris, 2008, 186 pages, p. 12. (retour à la note (4))
(5) Etienne Barral, Otaku : Les Enfants Du Virtuel, J’ai Lu (Paris: Édition Denoël, 1999), p. 183. (retour à la note (5))
(6) L’utilisation du terme postmoderne est une référence directe à l’ouvrage Génération otaku : les enfants de la postmodernité de AZUMA Hiroki, qui lie la naissance des premiers otaku au postmodernisme japonais apparut après l’exposition universelle d’Osaka en 1970.« Fondée sur des apports du structuralisme, du marxisme, de l’analyse de la société de consommation et de philosophie critique, il s’agissait au départ d’une théorie si complexe et ardue qu’elle n’a d’abord circulé que dans le cadre strictement universitaire. Cependant, vers le milieu des années 80, elle s’est rependue au Japon hors du champ académique, devenant une philosophie à la mode chez les jeunes générations» (p.33). (retour à la note (6))
(7) Dans le cas de l’utilisation du kanji 苛 (ka) – le mot ijime (苛め) reste plus dans le champ de la menace et le verbe issu, ijimeru (苛める) peut se traduire par taquiner ou persécuter. (retour à la note (7))
(8) Lors de l’utilisation du kanji 虐 (gyaku) – le mot ijime (虐め) dénonce un passage à l’acte physique et moral plus fort. Le verbe ijimeru (虐める) peut être alors traduit par maltraiter ou tourmenter. (retour à la note (8))
(9) Au Japon, le suicide n’est pas vu comme un acte de lâcheté, mais comme un acte de courage permettant de racheter toute faute. (retour à la note (9))
(10) Ruth Benedict, Le Chrysanthème Et Le Sabre (Philippe Picquier, 1946), p. 179.(retour à la note (10))
(11) Expression utilisée part Ruth Benedict – Benedict, Ruth. Le Chrysanthème Et Le Sabre. Philippe Picquier, 1946, p. 158.(retour à la note (11))
(12) Barral, p. 258.(retour à la note (12))
(13) Barral, p. 30.(retour à la note (13))
(14) Barral, p. 259.(retour à la note (14))
(15) 道 – dō se traduit par ‘voie’ – l’utilisation la plus connue du suffixe est dans samurai-dō (侍 道) – la voie du samurai.(retour à la note (15))
(16) http://www.mrexhibition.net/wp_mimi/?p=1427 (retour à la note (16)))

Donc voilà pour le fond de la conférence (la prestation orale était bien évidemment moins guindée!), le tout permet, je l’espère, une amorce informative ou réflective sur ce sujet complexe. La conférence étant assez courte (20min) il était assez difficile d’aller plus loin, d’où l’emploi du mot ‘introduction’ dans le titre de l’intervention.

Voici quelques photographies prises ce samedi 25 mai au festival Geekopolis, j’espère que d’autres posteront des photos du village ‘steam punk’ dont les décors étaient très jolis:

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